Que je vous raconte…

Professionnellement, il m’arrive de devoir produire des écrits qui intéressent souvent davantage ceux qui me les commandent que leurs potentiels lecteurs.

La plupart du temps, ça consiste à accoucher d’articles divers et variés parlant de politique, de conjoncture économique, de problèmes sociaux et de perspectives d’avenir, bref, rien de très amusant pour une quiche rousso-blonde qui rêve de recettes de tartes aux mirabelles et de paparazzier Aaron Eckhart au sortir de sa douche.

Depuis un gros mois, je suis censée pondre un truc d’environ une centaine de pages et pour se faire, forcément, j’ai besoin d’informations précises sur ce que je dois y mettre et il m’est nécessaire, histoire d’être cohérente, d’avoir un plan précis et détaillé du texte d’anthologie qui va sortir de mes neurones.

C’est là qu’intervient le collègue que je vais vous présenter aujourd’hui : l’Albatros.

La cinquantaine grisonnante, divorcé et célibataire, imposant physiquement et intellectuellement.

L’Albatros a pour rôle de fournir aide, conseils et remarques visant à m’aider à cadrer les choses, à ne pas en oublier.

Il adore son job, y passe 20 heures par jour (week-end compris), fait des études, des statistiques, des courbes, des calculs, des diagrammes, des histogrammes pour que chacun au sein de l’équipe puisse tirer de son cerveau la substantifique moelle en se sentant valorisé, épaulé, rassuré, compris et heureux !

Il a pour habitude, dès qu’il a avalé le premier de ses trente cafés quotidiens, d’essayer d’organiser la journée en la découpant en tranches d’activités ultra précises, tranches qui, bien entendu, sont décalées dans les dix minutes qui suivent sa réflexion et qui finissent quotidiennement par s’empiler pour se transformer en heures, jours, mois et trimestres…

Pas de souci ! Un savant tableau nous est fourni dans l’heure suivante et nous explique pourquoi le découpage prévu n’a pas marché. Et le lendemain matin, nous trouvons dans nos boîtes de réception un mail (envoyé à 23 h 48) qui nous démontre pourquoi le tableau du décorticage du découpage en tranches de la journée doit être assorti d’une courbe de pondération corrélative au temps qu’on a passé à tenter de comprendre tout ça en buvant du café.

Et c’est donc avec lui que depuis quelques semaines, je travaille assidûment à la production du gros machin imbuvable mais indispensable qui doit sortir de mon hémisphère droit (vu que le gauche est occupé avec les mirabelles et la pâte brisée).

Forte de son soutien compatissant, j’ai commencé par enfin trouver il y a déjà quelques semaines un plan concis mais précis que je lui ai présenté pour avoir son avis.

En deux coups de cuillère à pot, trois diagrammes et quelques flèches, il m’a gentiment expliqué que ledit plan méritait qu’on s’y attarde un peu et qu’on y change quelques menues bricoles. Ce qu’il a fait en m’en envoyant un autre totalement réécrit, le soir même, à 22 h 17, par mail.

J’ai donc commencé à rédiger et au bout de quelques jours, j’ai, par mégarde, parlé de l’avancement du texte avec lui. Et nous avons reparlé plan.

J’ai découvert le lendemain matin en arrivant au boulot qu’en fait, un tout nouveau tout beau tout différent plan m’était arrivé pendant la nuit, avec en fichier joint un tableau précisant comment les parties devaient s’articuler entre elles.

J’ai re modifié, réécrit, copié, collé, cisaillé, déchiqueté, rapiécé, rajouté, complété ce qu’il fallait et j’ai continué non sans pousser quelques soupirs désespérés et désespérants pour mon entourage professionnel.

Arrivée presque à mi-chemin, l’âme légère d’avoir si bien avancé, sautillant devant mon PC, le sourire aux lèvres, le neurone en verve et l’humeur quasi badine, j’ai continué à écrire jusqu’à lundi dernier.

Et là, au premier de la longue série des cafés de la journée, j’ai entendu un « Au fait, tu me montres où t’en es? »…

Ce que j’ai fait, confiante et déterminée à en finir, dans la journée, avec ce texte dont j’avais VRAIMENT envie de me débarrasser.

« Ça t’ennuie si on reparle un peu de TON plan ? Parce qu’en fait, ça serait peut-être bien si à la place du « bilan », tu mettais un « constat » et si à la place de « problématique », tu dressais des « perspectives », non ? En plus, je te trouve hyper trop agressive, sois un peu moins cassante, prends du recul, non? « 

Le « non » ponctuant la fin de chacune de ses phrases lui permet d’appeler ça une discussion et non un monologue.

J’ai re re modifié le plan, réécrit, copié, collé, cisaillé, déchiqueté, rapiécé, rajouté, complété ce qu’il fallait et j’ai continué non sans pousser quelques soupirs désespérés et désespérants pour mon entourage professionnel.

Et lui ai transmis hier soir le nouveau « projet ».

Et ce matin, j’ai reçu un mail…

« Ça avance, on dirait, non ? mais bon, muscle un peu ton jus, tu t’impliques pas assez et pendant que j’y pense, faudrait aussi qu’on peaufine ton plan, non ? »

On est vendredi. J’ai l’envie de tout laisser (en plan) et de me casser sous d’autres cieux.

Là où les albatros ont des ailes de géant qui les empêchent de marcher et de changer de plan.